“Africa is splitting in two – a new ocean is forming – soon.” On clique, on scrolle, on voit des images d’une immense fissure dans le sol kényan, des cartes en rouge, et on a l’impression que d’ici quelques décennies, un bout d’Afrique va flotter au milieu de l’océan Indien. Puis on referme l’article et on passe à autre chose. La timeline, elle, reste floue. “Bientôt”, “à terme”, “dans un futur lointain”. Et si ce mot “soon” était la plus grosse fake précision de toute cette histoire ?

Africa is splitting: what’s really happening under our feet
Le jour où la grande fissure de Mai Mahiu, au Kenya, a fait le tour du monde, la scène était tout sauf hollywoodienne. Des automobilistes coincés, des bus déviés, des habitants qui regardaient ce trou béant couper la route comme une cicatrice fraîche. Pas de musique dramatique. Juste la poussière, la peur, et des téléphones braqués vers le vide.
Sur les réseaux, les vidéos ont été recyclées en preuve que “l’Afrique est en train de se séparer en direct”. Sauf que ce que montrait ce décor un peu lunaire, ce n’était pas un continent qui craque d’un coup, mais un processus qui travaille en silence depuis des dizaines de millions d’années. La faille kényane n’est qu’un flash visible d’une histoire géologique qui se joue en temps lent. Très lent. Trop lent pour le tempo de nos notifications.
En 2018, des titres du type “New ocean forming in Africa – sooner than you think” ont explosé sur Google Discover. On y voyait presque déjà des croisières “Nouvelle Afrique de l’Est – édition spéciale rift”. Sur le terrain, les géologues racontaient autre chose. Pas de compte à rebours, pas de date de bascule, mais des estimations qui parlent en millions d’années. L’Afrique se divise bien, le continent se distend, la plaque somalienne se détache peu à peu de la plaque nubienne. Simplement, notre cerveau humain est mal équipé pour gérer ces ordres de grandeur.
La vérité nue, c’est que la faille visible au Kenya n’est pas “le début”, ni “le jour où tout a commencé”. Le rifting est actif dans la région depuis au moins 25 à 30 millions d’années. On parle d’une structure qui va de l’Éthiopie au Mozambique, découpée en segments, en zones plus ou moins actives, un peu comme si le continent portait un vieux jean qui craque d’abord aux coutures les plus fragiles. Et cette couture, elle s’étire, s’amincit, se fragilise bien avant de céder vraiment.
The timeline everyone misquotes when they say “soon”
Quand un géologue dit “soon”, il ou elle ne pense pas comme un investisseur tech ou un journaliste web. “Bientôt”, dans le langage des roches, peut vouloir dire 10 millions d’années. Voire 20. C’est là que tout se brouille. Sur un écran de smartphone, “un nouvel océan va s’ouvrir en Afrique de l’Est” sonne presque comme un événement historique, un truc qu’on pourrait voir dans la vie de nos petits-enfants. Dans la réalité, la fenêtre de temps évoquée par la majorité des études ressemble plutôt à *5 à 20 millions d’années* qu’à “d’ici 2100”.
Les scientifiques qui travaillent sur le rift est-africain parlent d’un système encore en phase de rifting continental “précoce à intermédiaire”. En clair, le continent est en cours d’étirement, des volcans percent déjà la croûte, des lacs alignés marquent la ligne de fracture, mais l’océan, le vrai, avec une croûte océanique neuve, n’est pas encore au programme du siècle. **Le mot “soon” est souvent plaqué par-dessus, pour vendre l’histoire plus facilement au grand public.** C’est là que commence le malentendu.
Pour mesurer le décalage, regarde un simple chiffre. Le rift s’ouvre en moyenne de quelques millimètres à quelques millimètres par an selon les segments. Pas de quoi faire trembler ta tasse de café. Sur 100 ans, ça donne quelques dizaines de centimètres. Sur un million d’années, ça fait des dizaines de kilomètres. C’est cette lente addition d’années qui transforme un continent en deux masses séparées par un océan. Les journalistes compressent ce temps géologique dans un récit humain, et tout se mélange.
Ce qui trouble encore plus, c’est que l’Afrique a déjà une sorte de “bande-annonce” visible : la mer Rouge et le golfe d’Aden. Ce sont d’anciens rifts devenus océans jeunes. Ils montrent à quoi pourrait ressembler, dans un futur lointain, la cicatrice qui coupe l’Afrique de l’Est. Sauf que ces références donnent l’illusion que la suite est immédiate, comme un niveau suivant dans un jeu vidéo. La science, elle, reste sur des ordres de grandeur qui n’ont rien à voir avec une vie humaine, ni même avec l’histoire écrite des civilisations.
How to read “Africa is splitting” headlines without getting tricked by “soon”
Il existe une petite méthode simple pour ne plus tomber dans le piège du “soon” géologique. Quand tu vois un titre du genre “Africa is splitting – a new ocean will soon divide the continent”, cherche tout de suite un chiffre précis dans le corps du texte. Pas “bientôt”, pas “dans un futur lointain”. Un nombre. 10 000 ans ? 1 million ? 30 millions ? S’il n’y en a pas, ton radar à exagération peut s’allumer.
Autre réflexe : repère les unités de temps. Quand on cite des durées avec “millions d’années”, le mot “soon” doit être mentalement converti. Remplace-le par “à l’échelle géologique” dans ta tête. Tu verras, la phrase change de couleur. Tu peux faire la même chose avec les verbes : “will form” n’est pas “is forming right now in a way you’ll notice in your lifetime”. Ce sont deux promesses différentes. L’une est vraie, l’autre non.
Soyons honnêtes : personne ne fait vraiment ça tous les jours. La plupart du temps, on scrolle, on lit en diagonale, on retient un gros mot-clé (“Africa splitting!”) et on repart avec une image simplifiée. Les rédactions le savent, les algorithmes aussi. C’est pour ça que les titres jouent avec l’ambiguïté du mot “soon”. Il n’est pas complètement faux, mais il n’est plus vraiment exact. Il flotte quelque part entre science et storytelling. C’est là que ta vigilance devient utile.
Les erreurs les plus fréquentes, côté lecteurs, tiennent à un réflexe très humain : tout ramener à notre échelle. On imagine une Afrique de l’Est qui se détache en quelques “générations”, comme une ville qui change de skyline. On associe aussi “rift” à “grosse cassure” du jour au lendemain, alors que la plupart des mouvements sont invisibles à l’œil nu. Et quand un événement spectaculaire se produit – une grande fissure dans une route kényane, un glissement de terrain, une maison qui craque – on connecte tout de suite ça au grand récit de la séparation du continent, même si l’événement local a surtout à voir avec des pluies intenses, un sol fragilisé, ou une vieille faille réactivée.
Du côté des médias, l’erreur la plus répandue consiste à reprendre une phrase d’un article scientifique et la décontextualiser. Un “new ocean will eventually form” devient “new ocean will form soon”, parfois par simple maladresse, parfois par stratégie d’audience. **Le problème, c’est que ces glissements s’additionnent.** À force de les lire, on finit par croire qu’on vit nous-mêmes sur un continent “en train de se casser en deux” à une vitesse perceptible. Ce qui n’est pas le cas.
“When we say a new ocean will form in East Africa, we’re talking about millions of years. It’s a beautiful, slow-motion story, not a breaking news event.” – Un géophysicien est-africain rencontré lors d’un colloque à Nairobi
Pour remettre un peu d’ordre dans tout ça, voici quelques repères simples, à garder sous la main quand le prochain titre dramatique remontera dans ton flux :
- Un rift continental comme celui de l’Afrique de l’Est s’ouvre sur des millions d’années, pas sur des siècles.
- “New ocean” = croûte océanique neuve, pas juste “beaucoup d’eau qui rentre”.
- Un événement local (fissure, effondrement) ne résume jamais à lui seul un processus continental.
- La timeline scientifique est toujours donnée avec des marges d’incertitude importantes.
- “Soon” en géologie signifie “relativement bientôt” pour la Terre, pas pour nous.
Living on a slowly breaking continent: what this story really changes for us
Penser que l’Afrique se déchire “en ce moment” peut générer une sorte de vertige. On imagine des villes portuaires futures sur ce qui est aujourd’hui une savane, des frontières redessinées par une langue d’océan. En vrai, ce récit-là ne nous appartient pas, ou si peu. Ce qui nous touche, aujourd’hui, ce sont les conséquences plus immédiates du rift : l’activité sismique locale, le volcanisme, les sources géothermiques, les déformations lentes du paysage.
Dans la vallée du Rift, en Éthiopie, au Kenya, en Tanzanie, des communautés vivent déjà avec ces réalités. Certaines profitent de la chaleur du sous-sol pour produire de l’électricité. D’autres s’inquiètent pour des maisons construites sur des terrains fragiles, pour des routes qui se fissurent, pour des terres agricoles qui bougent à peine, mais suffisamment pour compliquer la vie. Le grand scénario “deux Afriques, un océan au milieu” masque parfois ces histoires très concrètes, déjà là.
La séparation future du continent agit aussi comme un miroir sur notre rapport au temps. Lire que “dans 10 millions d’années, un nouvel océan séparera l’Afrique” nous confronte à notre propre brièveté. Tout ce que nous faisons – nos villes, nos pays, nos conflits – n’est qu’une fine pellicule posée sur une planète qui suit d’autres cadences. Et cette sensation-là, intime, n’est jamais mentionnée dans les études, mais elle travaille en sourdine. Elle donne envie de partager l’info, pas seulement parce qu’elle est spectaculaire, mais parce qu’elle remet notre place au monde en perspective.
Reste une question gênante : à quoi bon se passionner pour une histoire qu’aucun humain vivant ne verra “terminée” ? Peut-être parce qu’elle nous relie à quelque chose qui nous dépasse sans nous écraser. Savoir que l’Afrique se sculpte sur des millions d’années ne résout pas nos urgences, n’efface pas les sujets brûlants du climat, de la politique, de l’économie. Par contre, ça offre une toile de fond. Une façon de respirer plus large, même le temps d’un article lu sur un écran trop petit.
| Point clé | Détail | Intérêt pour le lecteur |
|---|---|---|
| La timeline réelle | Ouverture d’un éventuel océan en millions d’années, pas en siècles | Remet en place les titres alarmistes et le fameux “soon” |
| Le rythme du rift | Ouverture de quelques millimètres par an, avec des phases plus actives | Permet de visualiser la lenteur extrême du phénomène |
| L’impact actuel | Séismes locaux, volcanisme, géothermie, déformations du paysage | Montre ce qui change déjà aujourd’hui pour les habitants |
FAQ :
- Africa is splitting: est-ce vraiment en cours aujourd’hui ?Oui. La croûte se déforme et s’étire dans la vallée du Rift est-africain, avec des séismes, du volcanisme et des mouvements lents mesurables par GPS.
- Un nouvel océan va-t-il vraiment apparaître en Afrique de l’Est ?Les modèles géologiques suggèrent qu’un océan pourrait s’ouvrir si le rifting se poursuit, mais à l’échelle de plusieurs millions d’années, avec des incertitudes fortes.
- La grande faille vue au Kenya était-elle la “preuve” que le continent se sépare ?C’était un épisode spectaculaire lié à une zone déjà fragilisée, mais pas un “déclic” unique du processus de séparation du continent.
- Est-ce dangereux pour les populations actuelles ?Les risques immédiats sont surtout locaux : séismes, glissements de terrain, activité volcanique. Pas de “rupture” soudaine du continent à l’horizon de nos vies.
- Pourquoi les médias parlent-ils de “soon” si la timeline est si longue ?Parce que le mot crée un effet de proximité et stimule les clics, même s’il ne reflète pas la façon dont les géologues pensent le temps.
